LE BLOG “DANSE-MOI UN VOYAGE”

Danse-moi un voyage, c’est une utopie dansante


Escale pour deux mois dans la capitale : Buenos Aires.

Escale pour deux mois dans la capitale : Buenos Aires.

Escale pour deux mois dans la capitale : Buenos Aires. 
La seule évocation de son nom a nourri mon imaginaire des années durant. Le seul fait de mettre en bouche ces deux mots déroulant sous mes yeux un pas de Tango. 

À peine arrivée à Buenos Aires, une amie me propose de l'accompagner à une milonga* en extérieur. Nous arrivons sur les lieux à la nuit tombée. Au milieu du parc de Belgrano, se trouve un très joli kiosque, "la Glorieta".
Je reste un long moment à observer les lieux avant d'oser monter les quelques marches qui mènent à l'espace de danse. Le temps est comme suspendu. Entre douceur et nostalgie, volupté et grâce. Les corps sont en mouvement, flottant. Je suis transportée, submergée d'émotion, subjuguée par la magie de ce lieu. Tout le monde semble enivré. Il est vrai que cette nuit d'été est étouffante. La chaleur ayant raison des plus belles tenues, comme des plus détendues. Malgré la moiteur de l'air, une brise légère se rappelle à intervalles réguliers au souvenir des corps, comme pour les empêcher de sombrer dans un état second, comme pour les rappeler à la réalité, comme pour ne pas les laisser s'évaporer de plaisir. La poésie de ce moment est unique. Mes yeux sont embués de larmes. Je prends conscience que mon doux rêve se réalise là sous mes yeux ; voir danser du tango à Buenos Aires. 

Impossible ce soir-là d'oser m'aventurer sur la piste. J'avais pourtant pris soin d'emmener mes chaussures de danse. En rentrant chez moi, encore bouleversée, je me pose la question de savoir pourquoi cette danse m'émeut tellement. Je décide alors de partir à la conquête de cette danse. Tenté de déceler ce secret évoqué par Jorge Luis Borges : "Nous pouvons discuter le tango et nous le discutons, mais il renferme, comme tout ce qui est authentique, un secret". 
Dès le lendemain, je me mets en quête de ce secret. J'arpente les rues de Buenos Aires dans l'espoir d'y trouver des indices. Je cherche des couples qui dansent dans la rue, des magasins spécialisés dans la chaussure de tango ou encore des disquaires. Je prends soin de bien lever la tête pour ne rater aucun portrait de Carlos Gardel. Je fais cela plusieurs jours durant. Sans résultat. Pas de couple de danseurs dans les rues, ni de portrait triomphant de Gardel, ni même un seul air de tango entendu dans les rues.
Je découvre en revanche une ville chaotique tant sur le plan urbanistique qu'architectural. J'en parle à des tangeros et tangeras. Avec pas moins de cent écoles de danse rien qu'à Buenos Aires, je découvre en fait qu'une infime partie de la population danserait le Tango. Moins de 1% me dit un ami danseur. Impossible cependant de trouver des statistiques à ce sujet.

Je finis par accepter que l'imaginaire collectif autour de cette ville et le fait que le tango soit inscrit au patrimoine mondial immatériel de l'UNESCO traduit une autre réalité sur place, assez éloignée de mes fantasmes. 
Ne trouvant pas le secret de l'authenticité du Tango dans les rues de Buenos Aires, je le cherche dans les cours de danse et dans des lectures.

Mes recherches (somme toute basiques mais néanmoins éclairantes) sur l'histoire du Tango m'apprennent qu'il serait apparut à la fin du 19 ème siécle dans les faubourgs malfamés de Buenos Aires où vivaient les migrants venus d'Europe mais aussi d'Afrique. Si différentes théories se disputent, ses racines africaines (voulant dire "l'intérieur") semblent recueillir un certain consensus. Le tango se danse alors entre hommes par manque de femmes et parce que cette danse est considérée comme vulgaire. Au début du 20ème siècle, le tango arrive à Paris et c'est à partir de ce moment-là qu'il trouve ses lettres de noblesse en Argentine sortant des faubourgs pour devenir une danse mondaine. S'ensuit alors une période brillante nommée "les années d'or du tango", suivi d'une période plus longue et douloureuse (fin des années 60 et jusque dans les années 80) avec les années sombres de la dictature militaire. Le Tango dansé est alors interdit et disparaît des lieux publics. Il faudra attendre les années 90 pour que le tango reprenne toute sa place dans la cité. Le tango évolue ainsi au fil des siècles aux contacts de différentes cultures et influences.

Conformément à ce que je sais alors, je ne suis pas surprise de découvrir que les trois quarts des élèves, dans chacune des écoles où je me rends, sont des étranger.e.s ; du Japon, de Turquie, d'Allemagne... Je teste plusieurs écoles et différents types de bal ; traditionnels, modernes, détendus, guindés, élitistes, populaires. Mon apprentissage personnel commence par le lacher prise. Ma professeure de danse Dulce, m'accompagne à entrer dans cette danse avec sérénité malgré la technicité. À partir de là, j'appréhende le tango avec plus de recul, prenant un vrai plaisir malgré une réelle exigence. 

Cette courte mais riche expérience me permet de saisir que le tango porte en lui une culture du voyage, de l'exil, du métissage, de la passion, de la résistance. Si ce voyage à Buenos Aires m'a permis de démystifier le tango c'est pour me le rendre plus attachant encore, comme cette ville chaotique. Le secret de l'authenticité évoqué par Borges ? Je crois que le secret de l'authenticité réside dans cette dimension très personnelle que chacune et chacun mets dans le tango. Pour moi, c'est une utopie concrète ; celle de corps qui se parlent, de bras qui s'enlacent pour avancer ensemble et se soutenir en humanité. Être deux, intimement deux, libres d'improviser le chemin, tout en respectant l'harmonie collective qui contribue à la fluidité du bal. Comme une allégorie de la Liberté, cette danse porte en elle un arc- en-ciel de couleurs qui permet de danser l'exil du coeur et du corps. 
Dès lors, comment quitter Buenos Aires sans y laisser une partie de soi ... 


* La milonga est à la fois un style de danse mais aussi un lieu où on
danse, le lieu du  bal. 


Article parut dans Or Norme Magazine, Juin 2017
https://issuu.com/ornormestrasbourg-magazine/docs/on25_serenites_bd_4